Texte 1 : Croc-Blanc, de Jack London

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Henry et Bill sont les maitres de sept chiens de traineaux. Ils traversent les étendues désertes du Grand Nord.
Là s’étendait le Wild, le Wild sauvage, gelé jusqu’aux entrailles, des terres du Grand Nord. […] À l’avant et à l’arrière du traîneau, insoumis, indomptés, luttaient donc les deux hommes qui n’avaient pas encore été vaincus par le Wild. Leurs corps étaient recouverts de fourrure et de cuir souple. Sur leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres, les cristaux nés de la condensation de leur haleine formaient une couche si épaisse qu’il était impossible de les distinguer l’un de l’autre. Avec leurs masques livides ils faisaient songer à des spectres, à des fantômes de croque-morts conduisant dans un monde impossible les funérailles d’un fantôme de cadavre. Mais c’étaient des hommes bien réels, acharnés à survivre sur une terre désolée, silencieuse, meurtrière, des Pygmées perdus dans un univers de géants, dressés contre un ennemi aussi insensible, aussi démesuré, aussi étranger à l’aventure humaine que le sont les profondeurs de l’espace. Devant des chiens, marchant sur de larges raquettes, un homme se battait. Un deuxième homme se battait derrière le traîneau. Dans la caisse de bois reposait un troisième homme qui avait fini de se battre – un homme que le Wild avait vaincu, qu’il avait harcelé jusqu’à ce que son corps ait cessé pour toujours de se mouvoir.
Ils avançaient sans parler, tendus par l’effort, avares de leur souffle. Le silence presque solide qui les entourait les écrasait comme l’eau écrase un plongeur dans l’océan. Le sentiment de l’infini, la conscience d’affronter une force supérieure pesaient sur eux de tout leur poids.
Une heure passa, puis une seconde. La pâle lumière du jour était sur le point de disparaître lorsqu’un cri monta au loin. D’abord faible, comme incertain, il enfla brusquement, atteignit sa pleine puissance, vibra et palpita pendant quelques secondes, puis s’éteignit lentement. On aurait pu le prendre pour la plainte d’une âme errante, n’eussent été la faim monstrueuse et la fierté désespérée qu’il exprimait. Sans ralentir sa marche, l’homme qui guidait les chiens se tourna vers son compagnon. Les regards des deux hommes se croisèrent par‑dessus la caisse de bois. Ils hochèrent la tête.
Le deuxième hurlement, nettement plus aigu, troua comme une flèche le silence ouaté de la plaine. Les deux hommes n’eurent pas besoin de se consulter pour comprendre ce qu’il signifiait. Il avait été lancé derrière eux, à peu de distance du traîneau. Un troisième cri lui répondit, également venu de l’arrière, mais à gauche du second.
« Ils nous ont repérés, Bill », cria l’homme qui marchait en tête.
Il avait dû se forcer pour parler, et sa voix cassée aux consonances rudes avait résonné comme une fausse note dans l’air glacial du crépuscule.
« Ils ont faim », répondit son compagnon.
Jack London, Croc‑Blanc, chapitre 1, 1906.
Texte 2 : Michel Strogoff, de Jules Verne
Michel Strogoff est envoyé par le tsar de Russie à Irkoutsk, en Sibérie, pour avertir le frère du tsar qu’une attaque se prépare contre lui. Accompagné de son conducteur et de Nadia, jeune femme rencontrée durant son voyage, Michel Strogoff se retrouve pris au piège d’un violent orage dans les monts de l’Oural. Le conducteur perd alors le contrôle des chevaux.
À ce moment, Michel Strogoff, s’élançant d’un bond hors du tarentass, lui vint en aide. Doué d’une force peu commune, il parvint, non sans peine, à maîtriser les chevaux.
Mais la furie de l’ouragan redoublait alors. […] En même temps, une avalanche de pierres et de troncs d’arbres commençait à rouler du haut des talus.
« Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.
– Nous n’y resterons pas non plus ! s’écria l’iemschik, tout effaré, en se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable déplacement des couches d’air. L’ouragan aura bientôt fait de nous envoyer au bas de la montagne, et par le plus court !
– Prends le cheval de droite, poltron ! répondit Michel Strogoff. Moi, je réponds de celui de gauche ! »
Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur et lui durent se courber jusqu’à terre pour ne pas être renversés ; mais la voiture, malgré leurs efforts et ceux des chevaux qu’ils maintenaient debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d’arbre qui l’arrêta, elle était précipitée hors de la route.
« N’aie pas peur, Nadia ! cria Michel Strogoff.
– Je n’ai pas peur », répondit la jeune Livonienne, sans que sa voix trahît la moindre émotion. […]
Le danger alors n’était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre l’attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur eux.
Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l’épanouissement d’un éclair, se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du tarentass.
L’iemschik poussa un cri.
Michel Strogoff, d’un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer l’attelage, qui refusa.
Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière !…
Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass atteint, sa compagne écrasée ! Il comprit qu’il n’avait plus le temps de l’arracher vivante du véhicule !…
Mais alors, se jetant à l’arrière, trouvant dans cet immense péril une force surhumaine, le dos à l’essieu, les pieds arc-boutés au sol, il repoussa de quelques pieds la lourde voiture.
L’énorme bloc, en passant, frôla la poitrine du jeune homme et lui coupa la respiration, comme eût fait un boulet de canon, en broyant les silex de la route, qui étincelèrent au choc.
« Frère ! s’était écriée Nadia épouvantée, qui avait vu toute cette scène à la lueur de l’éclair.
– Nadia ! répondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien !…
– Ce n’est pas pour moi que je pouvais craindre !
– Dieu est avec nous, sœur !
– Avec moi, bien sûr, frère, puisqu’il t’a mis sur ma route ! » murmura la jeune fille.
La poussée du tarentass, due à l’effort de Michel Strogoff, ne devait pas être perdue. Ce fut l’élan donné qui permit aux chevaux affolés de reprendre leur première direction.
Jules Verne, Michel Strogoff, première partie, chapitre X, 1876.
Texte 3 : Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor

Le jeune Jim Hawkins a embarqué à bord de l’Hispaniola à la recherche d’un trésor. Arrivé sur l’ile, il découvre le vrai visage de l’équipage, composé de truands. Terrifié, Jim assiste au meurtre d’un marin par le redoutable Long John Silver. Poursuivi par les pirates, il s’enfuit.
Une poignée de cailloux se détacha du flanc de la colline, qui était ici escarpé1 et rocailleux, et dégringola en crépitant parmi les arbres. D’instinct, je tournai les yeux dans cette direction et j’aperçus une silhouette qui, d’un bond rapide, se cacha derrière le tronc d’un pin. Était-ce un ours ? un homme ? un singe ? J’étais incapable de le dire. C’était noir, avec de longs poils ; je n’en savais pas plus. Mais la terreur de cette nouvelle apparition me figea sur place.
J’étais désormais encerclé : derrière moi, les meurtriers, et devant moi cette chose indescriptible, embusquée2. Je décidai rapidement que je préférais les dangers connus à ceux qui ne l’étaient pas. Comparé à cette créature des bois, Silver lui‑même m’apparaissait moins redoutable. Alors je fis demi‑tour et, tout en surveillant attentivement mes arrières3, je retournai sur mes pas en direction des canots.
Aussitôt la silhouette réapparut et, décrivant un large cercle, entreprit de me couper la route. J’étais fatigué, de toute façon, mais même si j’avais été aussi frais qu’au réveil, je voyais bien qu’il était inutile de chercher à être plus rapide que cet adversaire. La créature filait d’un tronc à un autre tel un chevreuil. Elle courait sur deux jambes comme un être humain, si ce n’est que je n’avais jamais vu un homme courir en restant plié en deux. C’était bien un homme, pourtant, je ne pouvais plus en douter.
Ce que j’avais entendu dire à propos des cannibales me revenait en mémoire. J’étais à deux doigts d’appeler au secours. Mais le simple fait qu’il s’agissait d’un homme, même sauvage, m’avait quelque peu rassuré, et ravivait4 par contrecoup5 ma peur de Silver. Je m’arrêtai pour réfléchir au moyen de m’échapper, et me souvins que j’avais un pistolet. Comprenant que je n’étais pas sans défense, mon courage se ranima. Je décidai de faire face à cet homme de l’île et marchai résolument vers lui.
Entre temps, il s’était caché derrière un autre tronc d’arbre, mais il devait me surveiller attentivement, car dès qu’il me vit faire un mouvement vers lui, il réapparut et vint à ma rencontre. Puis il hésita, recula, s’avança à nouveau et finalement, à mon grand étonnement, se jeta à genoux et tendit vers moi des mains suppliantes.
Voyant cela, je m’arrêtai à nouveau.
« Qui êtes-vous ? demandai‑je.
– Ben Gunn, répondit-il, et sa voix rauque, mal assurée, grinçait comme une serrure rouillée. Oui, le pauvre Ben Gunn c’est moi, et c’est trois ans j’ai pas parlé à un chrétien.
Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor, chapitre 15, 1883.
Texte : L’Enfant, de Jules Vallès

Jules Vallès s’inspire de son propre passé pour raconter l’enfance de Jacques Vingtras.
J’ai été puni un jour : c’est, je crois, pour avoir roulé sous la poussée d’un grand, entre les jambes d’un petit pion1qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête ! Il s’est fait une bosse affreuse, et il […] s’est fâché.
Il (1) m’a mis aux arrêts ; – il m’a enfermé lui-même dans une étude (2) vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette (3) du censeur (4).
Je vais d’un pupitre à l’autre : ils sont vides – on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.
Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d’un lézard, une agate (5) perdue.
Dans une fente, un livre : j’en vois le dos, je m’écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l’aide de la règle, en cassant un pupitre (6), j’y arrive ; je tiens le volume et je regarde le titre :
Robinson Crusoé
Il est nuit.
Je m’en aperçois tout d’un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? – quelle heure est-il ?
Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s’effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d’un mot, puis plus rien.
J’ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse ; je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d’une émotion immense, remué jusqu’au fond de la cervelle et jusqu’au fond du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l’île, et je vois se profiler la tête longue d’un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l’espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l’horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l’éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain (7)…
La faim me vient : j’ai très faim.
Vais-je être réduit à manger ces rats que j’entends dans la cale de l’étude ? Comment faire du feu ? J’ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons (8) frais ! Justement j’adore la limonade !
Clic, clac ! on farfouille dans la serrure.
Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?
C’est le petit pion qui s’est souvenu, en se levant, qu’il m’avait oublié, et qui vient voir si j’ai été dévoré par les rats, ou si c’est moi qui les ai mangés.
Jules Vallès, L’enfant, chapitre XI, « Le lycée », 1879.