Incipit de Niourk, Stefan Wul

La tribu avait élu domicile dans la vaste dépression située entre la chaîne Cuba au Nord, les monts Haït à l’Est et les lointains contreforts du massif Jamaï. L’herbe y était toujours verte et le gibier abondait.

Les hommes se mettaient à plusieurs pour traquer les meutes errantes, qui se voyaient rabattues vers les marécages et criblées d’éclats de corail. Puis ils dépeçaient les chiens sauvages et revenaient chargés de viande.

Vers le soir, ils arrivaient en vue du village de tentes… Ils jetaient leur chasse au milieu du brasier préparé par les femmes et la viande grésillait dans les flammes.

Ensuite, Thôz piquait les morceaux du bout de sa lance de chef et distribuait la pitance. Chacun mastiquait lentement sa part de chair mal cuite et de cendres craquantes.

Quand les hommes avaient assez mangé, ils se retiraient et, assis à la porte des tentes, riaient grassement au spectacle des femmes et des enfants se précipitant à leur tour pour sucer les os, lécher le sang sur le sol et se brûler les doigts en cherchant des morceaux oubliés dans la braise. Ils les traitaient de mangeurs d’herbes, car la viande était en principe réservée aux chasseurs.

Thôz était grand et fort, le plus fort de tous. Des muscles roulaient sous sa peau brune, lacérée de vieilles cicatrices. Sa barbe blonde s’étalait largement sur sa poitrine puissante, contre laquelle il avait un jour étouffé un jaguar. Et pourtant, Thôz inclinait le front devant « Celui-qui-sait-tout », qu’on appelait aussi le Vieux. Il lui portait toujours la première part, dans sa tente encombrée d’objets bizarres offerts par des dieux dont il était l’ami.

Le Vieux avait vu naître tous les membres de la tribu. Nul ne se souvenait de l’avoir connu jeune. D’ailleurs, pour ces esprits barbares, le passé devenait brumeux au-delà de quelques saisons.

Il portait, roulé plusieurs fois autour de son torse maigre, un long collier de vertèbres dont chacune avait appartenu à un chef ou à un chasseur fameux. Il ajoutait ainsi à son propre prestige celui des ancêtres disparus.

Niourk, Stefan Wul, 1957.