Nouvelles du futur

En sentinelle

Il était trempé et tout boueux, il avait faim et il était gelé, et il était à cinquante mille années-lumières de chez lui.

La lumière venait d’un étrange soleil bleu, et la pesanteur double de celle qui lui était coutumière, lui rendait pénible le moindre mouvement.

Mais depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, la guerre s’était, dans cette partie de l’univers, figée en guerre de position.

Les pilotes avaient la vie belle dans leurs beaux astronefs, avec leurs armes toujours plus perfectionnées. Mais dès qu’on arrive aux choses sérieuse, c’est encore au fantassin, à la piétaille que revient la tâche de prendre les positions et de les défendre pied à pied. Cette saloperie de planète d’une étoile dont il n’avait jamais entendu parler avant qu’on l’y dépose, voilà qu’elle devenait un « sol sacré », parce que « les autres » y étaient aussi. LES AUTRES, c’est à dire la seule autre race douée de raison dans toute la Galaxie… des êtres monstrueux, ces Autres, cruels, hideux, ignobles.

Le premier contact avec eux avait été établi près du centre de la Galaxie, alors qu’on en était aux difficultés de la colonisation des douze mille planètes jusque là conquises. Et dès le premier contact, les hostilités avaient éclaté : les Autres avaient ouvert le feu sans chercher à négocier ou à envisager des relations pacifiques. Et maintenant, comme autant d’îlots dans l’océan du Cosmos, chaque planète était l’enjeu de combats féroces et acharnés.

Il était trempé et tout boueux, il avait faim et il était gelé, et un vent féroce lui gelait les yeux. Mais les Autres étaient en train de tenter une manœuvre d’infiltration, et la moindre position tenue par une sentinelle devenait un élément vital du dispositif d’ensemble. Il restait dons en alerte, le doigt sur la détente. A cinquante mille années-lumières de chez lui, il faisait la guerre dans un monde étranger, en se demandant s’il reverrait jamais son foyer.

Et c’est alors qu’il vit un Autre s’approcher de lui, en rampant. Il tira une rafale. L’Autre fit ce bruit affreux et étrange qu’ils font tous en mourant et s’immobilisa. Il frissonna en entendant ce râle, et la vue de l’Autre le fit frissonner encore plus. On devait pourtant en prendre l’habitude, à force d’en voir – mais jamais il n’y était arrivé. C’étaient des êtres vraiment trop répugnants, avec deux bras seulement et deux jambes, et une peau d’un blanc écœurant, nue et sans écailles.

Frédéric Brown, Fantômes et farfafouilles, 1961.


Toc !

Le dernier homme vivant sur Terre était assis, seul dans une pièce.
Soudain, quelqu’un frappa à la porte.

Frédéric Brown, Fantômes et farfafouilles, 1961.


F.I.N.

Le professeur Jones potassait la théorie du temps depuis plusieurs années déjà.

– J’ai trouvé l’équation clé, dit-il un jour à sa fille. Le temps est un champ. Cette machine que j’ai construite peut agir sur ce champ, et même en inverser le sens.

Et, tout en appuyant sur un bouton, il dit : Ceci devrait faire repartir le temps à rebours à temps repartir faire devrait ceci, dit-il bouton un sur appuyant en tout, et.

– Sens inverser en même et, champ ce sur agir peut construite, j’ai que machine cette. Champ un est temps le. Fille sa à jour un dit-il, clé équation trouvé j’ai.

Déjà années plusieurs depuis temps du théorie la potassait Jones professeur le.

Frédéric Brown, Fantômes et farfafouilles, 1961.


L’apocalypse

Raffinés, rêveurs, intuitifs, allergiques à tout scientisme, pacifiques, très évolués mais sans ambition, athées et fermés à toute forme de mysticisme, les Scydres croyaient pourtant à l’apocalypse. Fragiles des nerfs, lucides pourtant, ils pressentaient depuis toujours que cette apocalypse serait la fin de leur monde et qu’elle aurait lieu avant l’an 2100.

Ils ne se trompaient pas. Elle arriva en 2097. L’horreur et la mort leur vinrent du ciel en quelques heures. Sans aucune implication religieuse ou divine. Par l’invasion de leur planète après un bombardement dévastateur.

Leurs envahisseurs s’étaient imposés depuis un demi-siècle comme les seuls conquérants de l’univers. Personne ne pouvait leur résister, personne ne pouvait les repousser. Les cieux étaient ensanglantés par leurs exploits et des dizaines de planètes avaient payé cher ce besoin effréné de conquérir, cette névrose de posséder, d’exploiter, de coloniser. Pour chaque créature de l’espace, qu’elle fût monstrueuse ou presque humaine, le nom de ces insatiables guerriers toujours vainqueurs était synonyme d’épouvante, de mort, de destruction les Terriens.

Et les Scydres en particulier ne pouvaient pas être dupes si une gigantesque armada terrienne fonçait vers leur planète, l’heure de l’apocalypse sonnerait vraiment en 2097.

Ou plus exactement, au lieu de sonner, elle éclata dans un insoutenable vacarme de fusées, de bombes, de missiles et de déflagrations ravageuses. Les Terriens savaient les Scydres inoffensifs, désarmés, incapables du moindre geste de violence, mais ils mettaient toujours à feu, à sang et en cendres les mondes qu’ils voulaient annexer. Par principe, pour le plaisir, pour se défouler, pour se prouver qu’ils étaient toujours des tueurs, souvent privés de gibier puisqu’ils ne se battaient plus entre eux sur Terre depuis que l’infini était devenu leur champ de bataille. En effet, sur la terre patrie, les forces étaient parfaitement équilibrées, cela finissait par coûter trop cher en vies humaines.

En revanche, comme tout était simple ailleurs ! Les Scydres vivaient tous groupés dans deux cités seulement, le reste de leur monde n’était qu’un seul désert. Deux villes seulement, quel jeu d’enfant pour les Terriens. Le bilan dépassa leurs ambitions : il n’y eut pas de survivants parmi les Scydres.

Ceux qui ne furent pas déchiquetés par les bombes, moururent de peur, foudroyés sur le coup par une imparable attaque cardiaque. Les Scydres avaient vraiment du cœur, donc ils l’avaient fragile. À eux, on pouvait le leur briser.

Jacques Sternberg, 188 contes à régler, 1998.

 


Couverture du roman 1984, de Gorges Orwell, écrit en 1948.