
7 HEURES 15… 7 heures 15… Il nous reste vingt minutes pour nous préparer… »
Gaspard se frotta les paupières et étira ses muscles engourdis avant de se lever. Comme chaque matin, il fouilla du regard sa chambre baignée d’une lumière ténue; comme chaque matin, il constata qu’il n’y avait personne dans la pièce. La voix douce qui l’avait réveillé aurait dû être accompagnée d’un corps, d’une image virtuelle au moins. Quand il visionnait un film ou une émission sur son socle 3 D, les voix ne venaient pas de nulle part : elles correspondaient aux mouvements des lèvres des personnages, elles leur permettaient d’échanger des informations, des idées, des disputes, des mots d’amour.
« 7 heures 17… 7 heures 17… Il nous reste dix-huit minutes pour nous préparer… »
Gaspard précipita le mouvement. Il se débarrassa de son pyjama, qu’il roula en boule et jeta sur le lit. Veste et pantalon commencèrent aussitôt à se plier. Il perdit une poignée de secondes à les observer. Le spectacle le fascinait et l’inquiétait toujours autant. Désagréable impression, tout à coup, d’avoir dormi dans des vêtements intelligents, capables de l’étrangler ou de l’étouffer s’il leur en prenait l’envie au cours de la nuit. Une fois plié, le pyjama se rangea à côté de l’oreiller. Les draps se défroissèrent et recouvrirent le tout à la façon d’une écume blanche suivie de près par la vague jaune et bleu du couvre-lit.
« 7 heures 20… 7 heures 20… Il nous reste quinze minutes pour nous préparer… »
Gaspard soupira : avec sa manie d’égrener les minutes, la voix suave lui tapait sur les nerfs. Il fonça vers la douche. Dès qu’il entra dans la cabine, l’eau jaillit des différentes pommes disséminées au plafond et dans les cloisons.
« Température 37° 5, commenta la voix, dominant le crépitement des gouttes sur le matériau plastique. Lavage. »
Gaspard sentit une pression appuyée mais agréable sur son crâne, sur sa nuque, aux creux de ses aisselles, dans tous les recoins de son corps. Il n’eut pas besoin d’ouvrir les yeux pour se rendre compte qu’une mousse parfumée le recouvrait de la tête aux pieds.
« Rinçage. »
Le meilleur moment de la journée, sans doute : Gaspard baignait tout entier dans une eau à la chaleur ensorcelante, dans un lait de tendresse. Il serait bien resté des heures sous les jets bienfaisants, mais la voix du matin n’était pas de celles qui transigeaient avec l’exactitude.
« Séchage. »
Des langues d’air chaud lapèrent les gouttes folâtrant sur sa peau. Ses cheveux blonds et bouclés étaient déjà secs lorsqu’il sortit de la cabine. Ses vêtements l’attendaient dans un coin de sa chambre, déployés à la verticale devant un tabouret, prêts à se jeter sur lui.
« 7 heures 23… 7 heures 23… Il nous reste douze minutes pour nous préparer… Jambe gauche. »
Il leva les pieds l’un après l’autre afin de faciliter l’enfilage des chaussettes, du caleçon et du pantalon, puis il tendit les bras pour le maillot de corps et la chemise. Sa ceinture se boucla dans un cliquetis discret, les boutons se fermèrent tous en même temps avec une rigidité et une précision toutes militaires. Il s’assit sur le tabouret. Les chaussures, des Redswoock à la dernière mode, gobèrent ses pieds, puis, une fois les lacets noués, il se dirigea vers la cuisine.
« 7 heures 25… 7 heures 25… Il nous reste dix minutes pour nous préparer… »
Tous les jours le même refrain, songea Gaspard. Elle ne peut donc jamais la fermer, celle-là ?
Le petit-déjeuner était servi sur la table de la salle à manger. Après analyse de ses besoins physiologiques, on avait opté pour un repas constitué d’une pâte de céréales, de fruits secs, de laitages et d’une boisson insipide. À chaque fois qu’il s’installait devant le plateau, des odeurs et des saveurs lui revenaient en mémoire, pain frais ou grillé, confiture, miel, brioche, chocolat chaud, une nourriture probablement moins adaptée à son métabolisme, mais qui lui avait laissé des souvenirs agréables et durables. Il mangea avec application à défaut de plaisir.
« 7 heures 28… Il nous reste sept minutes pour nous préparer. Analyse médicale. »
Le passage dans l’analyseur était l’un des pires moments de la journée de Gaspard, mais il n’aurait pas l’autorisation de sortir s’il le refusait. Il en ressortait souvent avec des potions amères à ingurgiter ou d’autres traitements désagréables. Il se rendit d’une démarche traînante vers l’appareil et se glissa dans l’espace de diagnostic. Les rayons détecteurs, silencieux, se promenèrent un instant sur son visage, sa chemise et son pantalon.
« 7 heures 3o… Il nous reste cinq minutes pour nous préparer. Légère carence en magnésium et en calcium. Risques : affaiblissement du système immunitaire, vieillissement prématuré. Remède : injection. Ne bougeons pas. »
Gaspard ressentit une piqûre vive sur la joue droite, suivie presque aussitôt d’un frémissement prolongé dans les veines.
« Taux de magnésium et de calcium revenus à la normale. »
La lumière rouge insérée dans le matériau lisse et gris de l’appareil vira au vert. Soulagé, Gaspard fila à grandes enjambées vers le vestibule. L’analyseur l’obligeait parfois à garder le lit cinq ou six jours et lui imposait un brouet diététique bien pire que la nourriture ordinaire. Il ne jouissait pas d’une excellente santé selon le logiciel médical, mais on pouvait réparer ses menus défauts génétiques par une hygiène et une alimentation adaptées.
« 7 heures 33… Plus que deux minutes pour nous préparer. »
Un imperméable fourré à capuche l’attendait dans le vestibule ; on l’avait choisi d’après la sonde murale reliée en permanence au satellite météo. On prévoyait un temps froid et pluvieux, un vent violent, une température extérieure de deux degrés Celsius. L’hiver traînait un peu avant de céder la place à l’été. Gaspard se souvenait qu’autrefois il existait une saison intermédiaire, le printemps, une saison ni trop chaude ni trop froide où des parfums joyeux s’échappaient des jardins pour flâner dans les rues.
« 7 heures 34… 7 heures 34… Nous avons un peu moins d’une minute d’avance. Nous nous souhaitons une très bonne journée. »
Gaspard ne se rappelait jamais comment son cartable de cuir était arrivé sur son dos. S’était-il penché pour le ramasser ou bien avait-il seulement levé les bras afin que les lanières souples s’enroulent autour de ses épaules ? Il n’eut pas besoin de refermer la porte derrière lui, elle s’en chargea d’elle-même.
Il en avait fini avec la voix du matin.
L’ascenseur l’invita à entrer d’un sifflement mélodieux ; il ne mettait que six secondes pour passer du cent dix-neuvième étage au rez-de-chaussée — mais, malgré sa très grande vitesse, Gaspard n’avait jamais éprouvé de nausée, pas même un haut-le-cœur.
« 7 heures 35, fredonna l’ascenseur tandis que les deux battants s’ouvraient sur le gigantesque hall désert. Bonne journée. »
Gaspard eut le réflexe un peu idiot de remercier l’appareil d’un hochement de tête. Le sol du hall était d’une telle propreté qu’il avait l’impression de marcher sur un miroir.
Ainsi que l’avait prévu la sonde météo, une pluie froide et rageuse se déversait sur la ville, accompagnée de violentes bourrasques. Gaspard courut vers la bouche du métro située à une vingtaine de mètres de l’immeuble. Il faillit heurter un nettoyeur qui ramassait les branches et les feuilles disséminées par le vent sur le trottoir. Il ne prêta aucune attention à la voix métallique qui se confondait en excuses avec une politesse toute mécanique.
Les portes de la rame coulissèrent dans un grésillement à peine perceptible lorsque Gaspard se présenta sur le quai. Il choisissait toujours le même siège, au milieu de la rangée, et gardait les genoux serrés au cas bien improbable où de nombreux voyageurs se presseraient dans le couloir. Le gratuit du jour se matérialisa devant lui. Il se saisit du journal au papier encore chaud et le déplia sur ses genoux. Il commença par les pages qu’il préférait, celles des sports, du cinéma et des jeux 3 D. Rien de nouveau : on reparlait de la dernière coupe du monde de football, de la finale Côte-d’Ivoire – Chine gagnée par les Chinois après une interminable séance de tirs au but. La mémoire de Gaspard ne contenait pas de souvenirs liés à ce match. De même, on ne signalait aucun film récent, seulement des reprises téléchargeables sur le réseau. Gaspard parcourut la liste des titres disponibles : il les connaissait par cœur. Même chose pour les jeux 3 D. Depuis combien de temps guettait-il une vraie nouveauté ?
Concernant les nouvelles du monde, il se contenta de parcourir distraitement la Une du quotidien : il était question d’un état de paix absolu sur Terre et de nouvelles avancées spectaculaires dans les royaumes de l’infiniment petit. Les nouveaux maîtres ne perdaient jamais une occasion de célébrer leurs mérites.
La rame s’arrêta trois stations plus loin, une voix harmonieuse lui souhaita une excellente journée, un tapis roulant puis une succession d’escalators l’emmenèrent jusqu’à l’entrée de l’école.
« Gaspard ! Hé, Gaspard ! »
Inutile de se retourner pour savoir à qui appartenait ce timbre acidulé : Marie, l’autre élève de la classe, une brune aux yeux noirs et farouches.
« T’as fait tes devoirs ?
— Évidemment, répondit-il. Ma voix du soir ne me fiche pas la paix tant que je les ai pas finis… »
Marie demeura sur le seuil de la porte ouverte, les mains crispées sur les bretelles de son cartable. Gaspard, cette fois, se retourna.
« Eh ben, qu’est-ce que t’attends ? »
Marie avait ce petit air buté qu’elle prenait quand une voix enseignante la grondait ou lui disait quelque chose qui ne lui plaisait pas.
« J’en ai marre !
— De quoi ? »
Marie désigna les environs d’un geste du bras.
« De tout ça ! »
Gaspard fit un pas vers la porte, puis se ravisa et revint vers Marie, toujours figée quelques mètres plus loin. Il en avait marre lui aussi, marre des voix du matin et du soir, marre des cours où il n’apprenait rien, marre des films et des jeux mille fois vus, marre de la solitude, mais, jusqu’alors, il était parvenu à garder ses humeurs enfouies.
« T’as quel âge, Gaspard ? »
Il haussa les épaules.
« Quel rapport avec…
— Réponds. Quel âge ?
— Je ne sais pas…
— Moi non plus. J’ai l’impression qu’on fait toujours les mêmes choses depuis… depuis la nuit des temps… »
Une voix grave venant de l’intérieur de l’école les interrompit.
« Il est huit heures. Huit heures. Vous allez bientôt être en retard. »
Gaspard fut tiraillé entre le réflexe qui lui commandait de franchir le seuil de la porte et l’envie de rester près de Marie.
« Qu’est-ce qu’ils sont devenus, les autres de la classe ? Et nos parents ?
— Ils nous ont confiés au nanomonde, répondit Gaspard sans conviction. Nous les retrouverons peut-être quand nous en aurons fini avec l’école. Quand nous aurons gagné notre autonomie. »
Marie secoua la tête puis commença à faire glisser les bretelles de son cartable le long de ses bras.
« Tu sais bien que les nanotecs ne nous donneront jamais notre autonomie. Nous avons déjà trop attendu. »
Elle laissa tomber son cartable par terre et fixa Gaspard d’un air de défi.
« Tu viens avec moi ?
— Où?
— Ailleurs. Loin de ce monde. Il nous maintient dans une enfance éternelle, dans une illusion de vie. Les nanotecs sont des machines. Invisibles, intelligentes, indestructibles, mais elles ne savent que se répéter.
— Nous sommes en retard, tonna la voix grave. Nous allons recevoir une sanction. »
Marie recula sans quitter Gaspard des yeux.
« J’y mettrai plus jamais les pieds, dans votre fichue école ! cria-t-elle. Je me tire, vous entendez, je me tire !
— Attends, Marie, tu… »
Elle pivota sur elle-même et se mit à courir en direction d’une ruelle balayée par la pluie. Elle n’alla pas bien loin. Elle parut se prendre les pieds dans un fil. Des larmes vinrent aux yeux de Gaspard lorsqu’il la vit rouler, inerte, sur le trottoir luisant.
« Huit heures et une minute… Huit heures et une minute… Nous avons une minute de retard pour la première leçon du jour… »
Du coin de l’œil, Gaspard vit d’invisibles porteurs soulever le corps de Marie et ramasser son cartable. Il n’y avait plus d’être humain dans sa vie. Il entra dans l’école, la tête basse, la colère au bord des lèvres.