Acte II – Le débat

Kaliayev n’a pas pu lancer la bombe car les enfants du Grand Duc se trouvaient dans la calèche.

Acte II

ANNENKOV, se levant.
Il s’agit de savoir si, tout à l’heure, nous lancerons des bombes contre ces deux enfants.

STEPAN
Des enfants ! Vous n’avez que ce mot à la bouche. Ne comprenez-vous donc rien ? Parce que Yanek n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années encore. Avez-vous vu des enfants mourir de faim ? Moi, oui. Et la mort par la bombe est un enchantement à côté de cette mort-là. Mais Yanek ne les a pas vus. Il n’a vu que les deux chiens savants du grand-duc. N’êtes-vous donc pas des hommes ? Vivez-vous dans le seul instant ? Alors choisissez la charité et guérissez seulement le mal de chaque jour, non la révolution qui veut guérir tous les maux, présents et à venir.

DORA
Yanek accepte de tuer le grand-duc puisque sa mort peut avancer le temps où les enfants russes ne mourront plus de faim. Cela déjà n’est pas facile. Mais la mort des neveux du grand-duc n’empêchera aucun enfant de mourir de faim. Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites.

STEPAN, violemment.
Il n’y a pas de limites. La vérité est que vous ne croyez pas à la révolution. (Tous se lèvent, sauf Yanek.) Vous n’y croyez pas. Si vous y croyiez totalement, complètement, si vous étiez sûrs que par nos sacrifices et nos victoires, nous arriverons à bâtir une Russie libérée du despotisme, une terre de liberté qui finira par recouvrir le monde entier, si vous ne doutiez pas qu’alors, l’homme, libéré de ses maîtres et de ses préjugés, lèvera vers le ciel la face des vrais dieux, que pèserait la mort de deux enfants ? Vous vous reconnaîtriez tous les droits, tous, vous m’entendez. Et si cette mort vous arrête, c’est que vous n’êtes pas sûrs d’être dans votre droit. Vous ne croyez pas à la révolution.

Silence. Kaliayev se lève.

KALIAYEV
Stepan, j’ai honte de moi et pourtant je ne te laisserai pas continuer. J’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier.

STEPAN
Qu’importe que tu ne sois pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi, ne sommes rien.

KALIAYEV
Nous sommes quelque chose et tu le sais bien puisque c’est au nom de ton orgueil que tu parles encore aujourd’hui.

STEPAN
Mon orgueil ne regarde que moi. Mais l’orgueil des hommes, leur révolte, l’injustice où ils vivent, cela, c’est notre affaire à tous.

KALIAYEV
Les hommes ne vivent pas que de justice.

STEPAN
Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils donc, sinon de justice ?

KALIAYEV
De justice et d’innocence.

STEPAN
L’innocence ? je la connais peut-être. Mais j’ai choisi de l’ignorer et de la faire ignorer à des milliers d’hommes pour qu’elle prenne un jour un sens plus grand.

KALIAYEV
Il faut être bien sûr que ce jour arrive pour nier tout ce qui fait qu’un homme consente à vivre.

STEPAN
J’en suis sûr.

KALIAYEV
Tu ne peux pas l’être. Pour savoir qui, de toi ou de moi, a raison, il faudra peut-être le sacrifice de trois générations, plusieurs guerres, de terribles révolutions. Quand cette pluie de sang aura séché sur la terre, toi et moi serons mêlés depuis longtemps à la poussière.

STEPAN
D’autres viendront alors, et je les salue comme mes frères.

KALIAYEV, criant.
D’autres… Oui ! Mais moi, j’aime ceux qui vivent aujourd’hui sur la même terre que moi, et c’est eux que je salue. C’est pour eux que je lutte et que je consens à mourir. Et pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n’irai pas frapper le visage de mes frères. Je n’irai pas ajouter à l’injustice vivante pour une justice morte. (Plus bas, mais fermement.) Frères, je veux vous parler franchement et vous dire au moins ceci que pourrait dire le plus simple de nos paysans : tuer des enfants est contraire à l’honneur. Et, si un jour, moi vivant, la révolution devait se séparer de l’honneur, je m’en détournerais. Si vous le décidez, j’irai tout à l’heure à la sortie du théâtre, mais je me jetterai sous les chevaux.

STEPAN
L’honneur est un luxe réservé à ceux qui ont des calèches.

KALIAYEV
Non. Il est la dernière richesse du pauvre. Tu le sais bien et tu sais aussi qu’il y a un honneur dans la révolution. C’est celui pour lequel nous acceptons de mourir. C’est celui qui t’a dressé un jour sous le fouet, Stepan, et qui te fait parler encore aujourd’hui.

STEPAN, dans un cri.
Tais-toi. Je te défends de parler de cela.

KALIAYEV, emporté.
Pourquoi me tairais-je ? Je t’ai laissé dire que je ne croyais pas à la révolution. C’était me dire que j’étais capable de tuer le grand-duc pour rien, que j’étais un assassin. Je te l’ai laisse dire et je ne t’ai pas frappé.

ANNENKOV
Yanek !

STEPAN
C’est tuer pour rien, parfois, que de ne pas tuer assez.

ANNENKOV
Stepan, personne ici n’est de ton avis. La décision est prise.

STEPAN
Je m’incline donc. Mais je répéterai que la terreur ne convient pas aux délicats. Nous sommes des meurtriers et nous avons choisi de l’être.

KALIAYEV, hors de lui.
Non. J’ai choisi de mourir pour que le meurtre ne triomphe pas. J’ai choisi d’être innocent.

ANNENKOV
Yanek et Stepan, assez ! L’Organisation décide que le meurtre de ces enfants est inutile. Il faut reprendre la filature. Nous devons être prêts à recommencer dans deux jours.

STEPAN
Et si les enfants sont encore là ?

ANNENKOV
Nous attendrons une nouvelle occasion.

STEPAN
Et si la grande-duchesse accompagne le grand-duc ?

KALIAYEV
Je ne l’épargnerai pas.