Lisez la fin de l’Acte I en écoutant l’enregistrement, vous devrez ensuite répondre à des questions sur l’extrait.
Stepan et Kaliayev se sont confrontés, l’un n’acceptant pas la différence de l’autre.
DORA
Qu’y a-t-il ?
KALIAYEV
Nous nous sommes heurtés, déjà. Il ne m’aime pas.
Dora va s’asseoir, en silence. Un temps.
DORA
Je crois qu’il n’aime personne. Quand tout sera fini, il sera plus heureux. Ne sois pas triste.
KALIAYEV
Je suis triste. J’ai besoin d’être aimé de vous tous. J’ai tout quitté pour l’Organisation. Comment supporter que mes frères se détournent de moi ? Quelquefois, j’ai l’impression qu’ils ne me comprennent pas. Est-ce ma faute ? Je suis maladroit, je le sais…
DORA
Ils t’aiment et te comprennent. Stepan est différent.
KALIAYEV
Non. Je sais ce qu’il pense. Schweitzer le disait déjà : « Trop extraordinaire pour être révolutionnaire. » Je voudrais leur expliquer que je ne suis pas extraordinaire. Ils me trouvent un peu fou, trop spontané. Pourtant, je crois comme eux à l’idée. Comme eux, je veux me sacrifier. Moi aussi, je puis être adroit, taciturne, dissimulé, efficace. Seulement, la vie continue de me paraître merveilleuse. J’aime la beauté, le bonheur ! C’est pour cela que je hais le despotisme. Comment leur expliquer ? La révolution, bien sûr ! Mais la révolution pour la vie, pour donner une chance à la vie, tu comprends ?
DORA, avec élan.
Oui… (Plus bas, après un silence.) Et pourtant, nous allons donner la mort.
KALIAYEV
Qui, nous ?… Ah, tu veux dire… Ce n’est pas la même chose. Oh non ! ce n’est pas la même chose. Et puis, nous tuons pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera ! Nous acceptons d’être criminels pour que la terre se couvre enfin d’innocents.
DORA
Et si cela n’était pas ?
KALIAYEV
Tais-toi, tu sais bien que c’est impossible. Stepan aurait raison alors. Et il faudrait cracher à la figure de la beauté.
DORA
Je suis plus vieille que toi dans l’Organisation. Je sais que rien n’est simple. Mais tu as la foi… Nous avons tous besoin de foi.
KALIAYEV
La foi ? Non. Un seul l’avait.
DORA
Tu as la force de l’âme. Et tu écarteras tout pour aller jusqu’au bout. Pourquoi as-tu demandé à lancer la première bombe ?
KALIAYEV
Peut-on parler de l’action terroriste sans y prendre part ?
DORA
Non.
KALIAYEV
Il faut être au premier rang.
DORA, qui semble réfléchir.
Oui. Il y a le premier rang et il y a le dernier moment. Nous devons y penser. Là est le courage, l’exaltation dont nous avons besoin… dont tu as besoin. […]
KALIAYEV
Tu te méfies de moi ?
DORA
Oh non, mon chéri, je me méfie de moi. Depuis la mort de Schweitzer, j’ai parfois de singulières idées. Et puis, ce n’est pas à moi de te dire ce qui sera difficile.
KALIAYEV
J’aime ce qui est difficile. Si tu m’estimes, parle.
DORA, le regardant.
Je sais. Tu es courageux. C’est cela qui m’inquiète. Tu ris, tu t’exaltes, tu marches au sacrifice, plein de ferveur. Mais dans quelques heures, il faudra sortir de ce rêve, et agir. Peut-être vaut-il mieux en parler à l’avance… pour éviter une surprise, une défaillance…
KALIAYEV
Je n’aurai pas de défaillance. Dis ce que tu penses.
DORA
Eh bien, l’attentat, l’échafaud, mourir deux fois, c’est le plus facile. Ton cœur y suffira. Mais le premier rang… (Elle se tait, le regarde et semble hésiter.) Au premier rang, tu vas le voir…
KALIAYEV
Qui ?
DORA
Le grand-duc.
KALIAYEV
Une seconde, à peine.
DORA
Une seconde où tu le regarderas ! Oh ! Yanek, il faut que tu saches, il faut que tu sois prévenu ! Un homme est un homme. Le grand-duc a peut-être des yeux compatissants. Tu le verras se gratter l’oreille ou sourire joyeusement. Qui sait, il portera peut-être une petite coupure de rasoir. Et s’il te regarde à ce moment-là…
KALIAYEV
Ce n’est pas lui que je tue. Je tue le despotisme.
DORA
Bien sur, bien sûr. Il faut tuer le despotisme. Je préparerai la bombe et en scellant le tube, tu sais, au moment le plus difficile, quand les nerfs se tendent, j’aurai cependant un étrange bonheur dans le cœur. Mais je ne connais pas le grand-duc et ce serait moins facile si, pendant ce temps, il était assis devant moi. Toi, tu vas le voir de près. De très près…
KALIAYEV, avec violence.
Je ne le verrai pas.
DORA
Pourquoi ? Fermeras-tu les yeux ?
KALIAYEV
Non. Mais Dieu aidant, la haine me viendra au bon moment, et m’aveuglera.
On sonne. Un seul coup. Ils s’immobilisent. Entrent Stepan et Voinov.
Voix dans l’antichambre. Entre Annenkov.
ANNENKOV
C’est le portier. Le grand-duc ira au théâtre demain. (Il les regarde.) Il faut que tout soit prêt, Dora.
DORA, d’une voix sourde.
Oui. (Elle sort lentement.)
KALIAYEV, la regarde sortir et d’une voix douce, se tournant vers Stepan.
Je le tuerai. Avec joie !
Rideau